Scorsese, Lynch, Jarmusch
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Entretenant des rapports très différents avec les grands studios, Jarmusch, Lynch et Scorsese ont toujours su conserver malgré tout un style très personnel et identifiable en quelques plans seulement. En ce sens, ces cinéastes américains ont très vite revendiqué une indépendance artistique déterminante au sein même de la plus grande industrie cinématographique mondiale (Jarmusch préférant même financer ses films en dehors des circuits de production des grands studios). Cette situation particulière est probablement en mesure d'expliquer en partie au moins (car il en est d'autres plus profondes) leur intérêt manifeste pour les personnages marginaux qui évoluent hors des chemins balisés de leurs propres films, en souvenir peut-être des figures emblématiques de l'Underground américain.
- Scorsese est très sensible en effet au cinéma de Cassavetes ; les deux hommes sont d'ailleurs assez proches, le premier bénéficiant des conseils et de l'expérience du second). Son film Mean streets (1973), loin de reposer sur une structure linéaire et fluide, accepte toutes sortes de ruptures qui lui donnent un rythme très intense.
- Lynch a de son côté une formation artistique picturale susceptible d'expliquer, dans ses premiers courts-métrages et dans Eraserhead (1976), d'énormes distances prises par rapport à la narration classique et une originalité plastique qui ne se démentira jamais.
- Quant à Jarmusch, sa
vocation de cinéaste est née d'une année
passée à Paris dans les cinémathèques
où il a notamment découvert et admiré les
grands réalisateurs européens et japonais. Son
oeuvre conservera la trace de cette influence, notamment celle de
Wim Wenders dont il fut
l'assistant pour Nick's movie (1980) et qui a produit une
partie de son film, Stranger than paradise
(1984) : le travail sur la durée, sur la
dilatation du temps, sur
l'immobilité, très important dans ce film n'est pas
sans évoquer d'ailleurs certaines oeuvres maîtresses
du cinéaste allemand, Alice dans les villes (1973)
par exemple.
On retrouve en outre chez les deux hommes le même
intérêt pour les road movies, sortes
de parcours initiatiques où le cheminement, beaucoup plus
important que la destination, révèle à un
personnage isolé, marginalisé (il n'appartient plus
à aucun lieu, il n'est plus qu'un improbable entre-deux),
ce qu'il était parti chercher ailleurs...
Ni Scorsese, ni Lynch ne sont des spécialistes du road movie, néanmoins on retrouve dans certaines de leurs oeuvres, sous des formes très différentes, quelques unes des propriétés fondatrices de cet exercice.
Le personnage de chauffeur de taxi est particulièrement éloquent dans ce cas : il va où on lui demande d'aller, n'a lui-même plus aucun désir et ne fait plus que tourner en rond, traversant les mêmes rues d'une ville ou d'un quartier souvent assez hostile.
Un film de Jarmusch, Night on earth (1990), fait référence au taxi, mais la situation la plus pertinente en ce qui nous concerne est celle de Travis dans Taxi driver (1976) de Martin Scorsese. Le personnage interprété par Robert De Niro a perdu tout lien avec le monde, avec les images du monde. La seule figure qu'il trouve désirable, une jeune femme qu'il parvient à séduire, lui est rapidement refusée.
La plupart du temps, les plans sur Travis derrière son volant et ceux des rues qu'il traverse sont montés en alternance, mais la connexion est lâche ; le regard, quand il se retourne (ce qui est finalement assez rare, car Travis perd même ce désir-là), reste indifférent. Et lorsqu'une fillette (Iris interprétée par Jodie Foster) lui demande de prendre la fuite, il attend... puis le souteneur arrive, récupère la prostituée et lui donne un billet pour qu'il oublie tout...
Un rapport intense avec les images ne sera retrouvé qu'avec la crise de violence du personnage, violence qui redéfinit précisément son rapport au monde, l'arme à feu devenant le prolongement de son regard (la tuerie finale repose d'ailleurs sur un montage beaucoup plus rapide). Pour un moment, Travis parvient alors à sortir du cycle de son quotidien, cycle qui a pu être exprimé, à l'occasion, par un montage en boucle (un travelling sur un feu rouge répété plusieurs fois d'affilée, faisant bégayer le film pendant quelques secondes, l'a exprimé en effet de la plus claire des façons).
Le film est un parcours certes, ainsi que l'indiquent très clairement son titre et certaines scènes, mais il s'agit d'un parcours intérieur, non plus initiatique, mais largement schizophrène qui autorise toutes sortes d'incohérences et de courts-circuits dans le récit.
Le montage reste narratif, mais la fluidité laisse place à des écarts, des décharges d'intensité, grésillements et autres lumières incandescentes qui remplacent les raccords. On pense à certains plans d'allumettes ou de cigarettes dans Sailor et Lula (1990), d'ampoules électriques suralimentées dans Eraserhead ou Mulholland Drive (2001). On pense aussi à certains plans commencés trop tôt, quelques secondes avant que n'apparaissent les personnages dans un lieu, même banal : l'attente qui se crée alors donne à ces personnages un caractère très mystérieux...
Grâce à son montage, Lynch parvient ainsi à envelopper ses images d'une espèce d'inquiétante étrangeté tout à fait caractéristique de son cinéma.
Quelque chose de comparable se passe dans les films de Jarmusch, à ceci près qu'il ne s'agit plus de lumière, de grésillements, mais de noir et de silence.
Dans Stranger than paradise, il y a un fondu noir entre
chaque plan.
Dans Dead man, sans
être aussi systématiques, les fondus au noir restent très
fréquents. Ils ne marquent pas forcément une
ellipse, ne sont plus au service du récit. N'étant
plus des signes de ponctuation, ils acquièrent une
profonde autonomie. Ils font
écho aux pertes de conscience de William Blake, ils sont
les temps morts dans lesquels il plonge progressivement, mais de
façon irréversible (une balle l'a touché
près du coeur, il est donc déjà mort en
quelque sorte, ainsi que l'indique le titre du film). Les fondus
au noir suspendent le temps,
ils aspirent Blake dans l'autre monde, avant de l'engloutir une
fois pour toutes : le dernière image du film montre
le personnage mourant dans une barque, sur la mer - passage
hautement symbolique de la vie à la mort -, au loin, puis
disparaître dans un dernier fondu.
Chez Scorsese, il n'y a pas de ruptures aussi
évidentes, sauf peut-être dans les premiers
films. Avec les années, le récit a gagné en
fluidité, celle-ci étant renforcée par
l'omniprésence des voix-off en mesure d'emporter
l'ensemble des images et des plans dans le même grand
mouvement de la narration.
Les personnages racontent leur histoire commune, leurs voix-off
se relaient pour décrire les habitudes du clan, du
système mafieux (celles de Sam Ace Rothstein et de Nick
Santoro dans Casino en 1995, celles de Henry Hill et de
quelques autres dans Les Affranchis en 1990). Les
personnages ont établi leurs propres codes, ils occupent
des fonctions précises dans leurs propres systèmes,
ils ne sont donc plus tout à fait en marge de quoi que ce
soit... La voix-off présente les gestes et attitudes
que nous voyons comme des rites nécessaires au bon
fonctionnement et à la survie du clan.
Le montage gagne en fluidité en respectant certains codes
(le plan-séquence est l'expression la plus aboutie de
cette fluidité) exactement comme le système le fait
lui-même... Mais si une scène fait taire la
voix-off, si elle interrompt son flux, on peut penser qu'elle
pourra aussi interrompre la machine mafieuse. Les
démonstrations de violence de Santoro (Joe Pesci) et
l'arrivée de Ginger (Sharon Stone) qui arrêtent
les voix-off dans Casino seront effectivement responsables de
la fin de l'Empire décrit dans le film... Ensuite, c'est
une autre machine qui se met en marche, inexorablement, celle de
la chute et de la déchéance.
Jim Jarmusch, David Lynch et Martin Scorsese sont des
cinéastes très différents mais qui se sont
tous intéressés d'une façon ou
d'une autre à la position trouble et ambiguë de
l'individu par rapport au groupe ou à la loi,
c'est-à-dire à son errance (sociale, mentale, peu
importe).
Cette position a été prise en charge par un
montage qui a toujours su ménager au sein
même de certaines narrations bien
articulées des phases de ruptures
essentielles (au niveau du rythme, de la signification ou
de la forme du récit), qui se sont elles-mêmes
imposées avec une certaine souplesse comme l'envers des
choses (l'envers de la raison, de la vie ou du groupe).
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