La résistible ascension d'Arturo Ui, Bertold Brecht
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Il va travailler à Berlin en tant que dramaturge au Deutsches Theater et connaît assez vite le succès, notamment avec sa pièce L'Opéra de quat'sous. A cette époque, il embrasse publiquement les idées marxistes, et voit d'un mauvais œil la montée du fascisme en Allemagne. Il décide de s'exiler après l'incendie du Reichstag.
Il perd la nationalité allemande en 1935 et vivra successivement à Prague, à Vienne, à Copenhague et même en Finlande. Ses œuvres seront naturellement interdites et brûlées par les nazis. Son exil correspond aussi à sa plus grand période de création : Grandeur et Misère du Troisième Reich, Mère Courage, La Vie de Galilée, Le Cercle caucasien.
Dès 1940, il va vivre aux Etats-Unis. C'est là qu'il rencontrera Fritz Lang avec qui il collaborera. Mais la société capitaliste ne plaît guère à l'esprit marxiste de Brecht. Il n'hésite pas à critiquer cette terre d'accueil, s'intègre mal et rechigne à parler l'anglais. Il va même être suspecté par la Commission des activités anti-américaines en 1947 et sera contraint à nouveau à l'exil.
Toujours interdit de résidence sur le sol de l'Allemagne de l'Ouest, Brecht s'installe à Berlin Est où il va fonder avec son épouse le Berliner Ensemble et y restera jusqu'à sa mort, en 1956.
La fonction épique du théâtre se définit selon Brecht en opposition à la forme dramatique : le genre épique est avant tout narratif, et fait du spectateur un observateur, mais pas un observateur passif car il va devoir se tenir en éveil pour saisir le message que veut lui lancer le dramaturge. L'homme doit étudier la situation qui lui est soumise sur scène. Il peut agir sur lui-même en comprenant ce qu'il peut changer. L'homme n'est donc pas défini comme immuable mais comme un processus en cours d'évolution.
Brecht développe la notion qui va fonder la caractéristique de sa théorie : l'effet de distanciation. Cette notion se situe à la frontière de la politique et de l'esthétique. Ce principe de distanciation repose sur la capacité à faire percevoir un personnage, un objet, un processus tout en le rendant insolite, étrange.
Dans la mise en scène, cet effet de distanciation se
traduit par la suppression des effets d'illusion, en
accentuant le caractère artificiel de la
représentation.
Le texte doit souligner les contradictions du personnage,
l'acteur exagère l'artificiel de la diction, il
doit donner son personnage à voir en même temps
qu'il le joue. Un acteur incarne plusieurs rôles,
simultanément ou successivement. Parfois, un
narrateur peut intervenir, mais d'ailleurs, chaque
personnage peut devenir narrateur et s'adresser au public,
dévoilant ainsi le jeu de la double énonciation. Enfin, des
commentaires peuvent venir interrompre l'histoire, ruinant
davantage si besoin était l'illusion
théâtrale.
Arturo Ui est une pièce extrêmement connotée politiquement puisque le personnage éponyme n'est qu'un ersatz d'Hitler, comme toute la mise en scène tend à le souligner.
Dès le prologue, l'esthétique brechtienne
s'impose ; dans un décor
minimaliste (un rideau sur lequel des titres de
journaux annoncent déjà les grands
événements de la pièce) le
Bonimenteur assure la présentation des personnages et
de l'intrigue, sans chercher à créer l'illusion
théâtrale : « Chers spectateurs,
nous présentons – vos gueules un peu, dans le
fond ! Chapeau là-bas, la petite dame !- Des
gangsters l'historique drame ».
Les personnages
apparaissent un à un durant le prologue, à
l'évocation de leur nom : Hindsborough, Dollfoot, et
même le personnage éponyme, Arturo Ui passent sur
scène.
Ce dernier est déjà présenté plus en
détails : « Et voici, curiosité
unique,/ Le gangster des gangsters, le tristement
célèbre Arturo Ui, fléau que le ciel en
colère /Envoya nous punir de nos iniquités,/ Nos
crimes, nos erreurs et notre
lâcheté ! »
La volonté du dramaturge est très clairement énoncée : « Tout est représenté en grand style tragique,/ Mais sans quitter d'un pas le réel authentique. /Nous ne vous montrons pas une fiction nouvelle,/ Rien d'inventé ou bien d'imaginaire,/ D'expurgé, de refait afin de mieux vous plaire./ Ce que nous vous montrons est partout bien connu. »
L'intrigue est relativement simple, malgré une apparence
foisonnante de personnages. Arturo Ui, gangster sur le
déclin et en mal de « gros
coups » déprime, en attendant de pouvoir faire
son grand retour sur la scène du crime. Ses fidèles
(comme Roma, Gobbola) commencent à douter de sa
témérité.
Se présente alors l'occasion rêvée :
Hindsborough, notable de 80 ans, respecté de tous,
aurait été acheté par le puissant Trust du
chou fleur. Arturo Ui va faire chanter le vieil homme : il
tait sa vilenie si celui-ci accepte qu'il donne sa
« protection » aux marchands et
distributeurs de légumes, moyennant 30% de leurs revenus.
Le procédé est simple et digne d'Al Capone.
Regonflé par cette aubaine, Arturo Ui
retrouve là confiance et pouvoir. Il prend des
cours avec un acteur, pour apprendre à bien se tenir,
assis et debout, et pour perfectionner la diction (sur un
discours de Marc–Antoine !) qui servira bientôt
ses discours de propagande.
Ce passage est extrêmement représentatif de l'esprit
de Brecht : il nous montre là les artifices de
« fabrication » de l'acteur tragique,
comme ceux du futur dictateur. L'analogie est d'autant facile
à faire que des écriteaux viennent aiguiller
le spectateur : « D'après certains
bruits, Hitler recevait d'un acteur de province nommé
Basile des leçons de déclamation et de
maintien. »
Toute la pièce se comprend comme une parabole de la
montée du nazisme. Ceux qui tentent de
résister, même au sein du
« Trust », sont éliminés. Le
vieil Hindsborough lui-même ne fera pas long feu, laissant
derrière lui un testament qui lègue tout à
Arturo Ui !
Même l'unique femme à avoir un rôle un peu
étoffé, Betty Dollfoot, dont l'époux
sera assassiné par les hommes de Ui, essaie de
résister à l'ascension du gangster, dénonce
ses actes de violence, avant de se rallier à lui,
probablement sous la pression, dans la toute fin de la
pièce.
Quelle est l'intention de Brecht ici ? Le spectateur doit
voir devant lui, sur scène, les mécanismes qui
mènent au pouvoir le plus odieux criminel. L'auteur
dénonce la soumission des hommes, qui auraient pu
empêcher cette ascension et finalement laissent le destin
s'accomplir.
De la même manière, les écriteaux scandent
les scènes en rappelant les étapes de
l'ascension d'Hitler au pouvoir. La pièce
s'achève sur le triomphe d'Arturo Ui, qui n'est
plus désormais entouré que de gens
dévoués à sa cause. La terreur s'est
installée, plus rien ne peut l'arrêter. Il est trop
tard. Et son dernier discours n'a plus rien des balbutiements des
premières répliques, le gangster a maintenant
l'assurance des chefs : « Cicero, Chicago
crient aussi pour qu'on les protège. /D'autres villes
aussi (...) Aucun « hou » de mépris,
/Aucun « Que c'est vilain ! »
n'arrête Arturo Ui ! »
Le prologue, si besoin était, tombe comme un dernier
avertissement de l'auteur :
« Vous, apprenez à voir, au lieu de
regarder/ Bêtement. Agissez au lieu de bavarder./
(allusion ici à l'opposition entre le
théâtre dramatique et le théâtre
épique) Voilà ce qui a failli dominer une
fois le monde. /Les peuples ont fini par en avoir raison. Mais
nul ne doit chanter victoire hors de saison:/ Le ventre est
fécond, d'où a surgi la chose
immonde. »
Bertold Brecht a posé les bases d'un art dramatique nouveau, destiné non pas à divertir mais à former les esprits des hommes pour leur permettre d'agir sur leur destinée. Son théâtre doit développer la conscience politique de chacun, mais dans le sens de l'idéologie qui était la sienne, marxiste d'inspiration. La résistible ascension d'Arturo Ui est à la fois une illustration très probante de son théâtre épique, mais aussi un manifeste anti-nazi très clair.
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