Candide : Les thèmes
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De même l’enchaînement extraordinaire des actions, l’incroyable destin d’un héros qui échappe à tous les périls et les endroits fabuleux comme l’Eldorado sollicitent l’imagination.
Candide est aussi un récit de voyage : le héros parcourt le monde, de Prusse au Paraguay, du Surinam à la mer de Propontide en passant par Paris. Récit de voyage, roman d’aventures, quête amoureuse, roman d’initiation, la variété de la matière romanesque est le maître mot de ce récit propre à susciter la curiosité du lecteur.
L’utopie a donc un double avantage : elle a d’abord un aspect séduisant, puisqu’elle transporte le lecteur dans le monde du rêve et de l’idéal ; mais dans ce siècle de contestation qu’est le XVIIIe siècle, l’utopie est un moyen qui permet la remise en question de la société de l’Ancien Régime et des préjugés européens.
Dans Candide, on peut relever trois utopies, qui donnent un sens à la structure du texte et montrent l’importance dans le conte de la réflexion sur le bonheur du plus grand nombre. Le conte s’ouvre sur une première utopie, celle du château de Thunder-ten-tronck. Candide y est heureux et ne s’aperçoit pas que ce monde est fondé sur des préjugés et qu’il est donc totalement dérisoire. La deuxième utopie est celle de l’Eldorado. La description merveilleuse du luxe, du raffinement, de la richesse et de la grandeur de ce petit paradis masque à peine la critique des dysfonctionnements de la société contemporaine de l’auteur. La troisième et dernière utopie est celle finale du jardin de Propontide. L’utopie ici n’est plus vraiment critique, mais offre un idéal réaliste pour être heureux : « Il faut cultiver notre jardin ».
Cette leçon est complétée par la célèbre formule finale : Candide coupant la parole à Pangloss – signe de son indépendance d’esprit à l’égard d’un maître qu’il « écoutait attentivement » au début du conte – affirme : « Il faut cultiver notre jardin ». Cette leçon n'est plus critique comme l'injonction « il faut se taire » mais pratique.
Comme le dit et le montre le sage vieillard qui cultive avec ses enfants ses vingt arpents de terre et qui semble avoir trouvé le bonheur, « le travail éloigne de nous trois grands maux : l'ennui, le vice et le besoin ». Il faut travailler la terre, qui apporte richesses et prospérité, mais aussi savoir faire fructifier ce que l’on possède : de cultiver à se cultiver, il n’y a qu’un pas.
La théorie du « tout est bien » est celle défendue par un certain Leibniz.
Ce philosophe et mathématicien allemand publie en 1710 ses Essais de Théodicée où il s'interroge sur Dieu, le mal et l'harmonie du monde. Pour Leibniz, Dieu est parfait, juste et bon, et le monde qu'il a créé ne peut être imparfait et mauvais. Mais que fait alors le mal dans cette création divine ? Car le monde offre le spectacle de la misère, de massacres et de calamités. Leibniz ne nie pas l'existence du mal. Il dit que le mal, les malheurs de chacun et de l'humanité entière s'annulent dans un grand dessein qui dépasse la courte vue de l'homme. La création est une sorte d'équilibre, d'harmonie savante où le mal s'intègre dans le projet du bien : c’est ce qu’affirme Pangloss dans le conte : « Il est démontré, [dit-il] que les choses ne peuvent être autrement : car tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin ».
Voltaire s'insurge contre ce système. Pour lui cette « rage de soutenir que tout est bien quand on est mal » est une aberration. Car la théorie de l'optimisme est sans cesse contredite par les désastres contemporains : le tremblement de terre de Lisbonne de 1755 qui tue près de 30000 innocents, la guerre de Sept Ans, les crimes des fanatiques et l'intolérance grandissante montrent l'absence de sens et d'harmonie de la création. Voltaire désespère : il refuse l'illusion d'un optimisme philosophique.
Voltaire dans Candide stigmatise cette théorie qui se répand en Europe. Pour mettre à mal l'optimisme de Leibniz, Voltaire le ridiculise et en montre l'absurdité. Pangloss, le maître de « métaphysico-théologo-cosmolonigologie », ou nigaud tout court, n'est que discours, aveuglé par la croyance en son « tout est bien ». Malgré la perte de son œil, il refuse de voir la réalité du monde et de tirer les leçons de son expérience du malheur. La succession des malheurs, la litanie des catastrophes, l'amoncellement des misères qui s'abattent sur les héros viennent aussi contredire à chaque chapitre le système de Leibniz qui en devient absurde et inacceptable.
La critique de l’église passe surtout par une satire du monde ecclésiastique. Il y a les débauchés : le grand inquisiteur de Lisbonne qui partage Cunégonde avec don Issacar, le pape Urbain X, père heureux de la vieille qui accompagne Cunégonde, et le frère Giroflée qui se console avec des prostituées comme Paquette. Il y a aussi les cupides : le révérend père cordelier qui vole l'argent et les bijoux de Cunégonde, l'abbé périgourdin qui introduit Candide dans l'enfer parisien en espérant profiter de ses largesses. Il y a enfin ceux qui, comme les jésuites du Paraguay, goûtent avec délice au pouvoir politique en exploitant la misère du peuple. Ces portraits où la charge satirique est évidente montrent des membres du clergé peu respectueux des règles de leur sacerdoce et de l'enseignement de Dieu.
La description esthétique de « cette boucherie héroïque » qui oppose Abares et Bulgares – sans d’ailleurs que l’on sache pourquoi – ne masque pas la violence, la cruauté et l’horreur de ce qu’elle provoque : « vieillards criblés de coups », « femmes égorgés », « filles éventrées », « cervelles […] répandues », « bras et jambes coupées », « membres palpitants ». Mais Voltaire stigmatise aussi l’absurdité d’une telle violence puisque Candide découvre plus loin « un autre village : il appartenait à des Bulgares, et les héros abares l’avaient traité de même ». Ceux qui se réclament du «droit public » ne sont que des brutes sanguinaires.
Candide n’est pas au bout de ses peines : la guerre ravage le monde que découvre le héros : au chapitre X, les Espagnols assemblent des troupes contre les jésuites de Paraguay pour réprimer leur révolte, au chapitre XII, les Russes assiègent une ville turque, au chapitre XX, une bataille navale fait rage au large de Bordeaux et au chapitre XXIII, la France et l’Angleterre « sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada ». A chaque fois, Voltaire souligne la cruauté de l’homme envers son semblable : pour lui la guerre est le triomphe de l’inhumanité et la négation constante de la théorie de l’optimisme et Candide de conclure « qu’il y a quelque chose de diabolique dans cette affaire ».
Quelle autre réaction que l’indignation devant une Europe qui se délecte de douceurs sucrées produites par le sang des esclaves noirs ! Le récit de Cunégonde au chapitre VIII évoque aussi la traite des blanches – vendues, achetées, violées – tout comme celui de la vieille aux chapitres XI et XII qui narre ses mésaventures d’esclave enlevée par des corsaires puis vendue et revendue au Maroc puis à Alger. Tous ces épisodes montrent l’horreur de la condition des esclaves et l’inhumanité des responsables de ce commerce, les sociétés occidentales qui se prétendent civilisées !
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